La face cachée des comptines

D’après le Larousse, la comptine est « une poésie enfantine, simple et rythmée ». Mais ce que la définition omet de mentionner, c’est que la plupart des comptines qui ont bercé notre enfance, mais aussi celles de nos ouailles, sont assez osées. Alors que beaucoup s’insurgent que les poupées gonflables soient détrônées par des poupées sexuelles 2.0, mieux vaudrait se pencher sur les contes, les dessins animés, mais aussi sur les comptines qui sont loin, bien loin d’être « tout public ». Même si l’intelligence artificielle a permis de créer des poupées sexuelles plus vraies que nature, modulables à l’infini et de plus en plus interactives, il n’en reste pas moins que ces dernières sont destinées principalement à un utilisateur adulte. Dans un monde où l’hyper sexualisation, l’instrumentalisation du corps sur les réseaux sociaux semblent banalisées, mieux vaut s’y pencher à deux fois avant de faire écouter ou encore entonner à tue-tête n’importe quelle chanson !

Le double discours des comptines

Qu’il s’agisse de faire passer un message satirique, de critiquer le système en place ou encore de proférer l’air de rien des allusions libertaires, aucunes d’ente elles ne fait l’objet d’une éventuelle censure. Et pourtant ! Gros plan sur quelques-unes d’entre elles. Vous les chantiez auparavant, mais cela c’était avant de connaître la sombre vérité …

Une souris verte, qui courait dans l’herbe

Un brin barbare, la comptine raconte l’histoire d’une souris verte que l’on trempe dans un bain d’huile, d’eau avant de la placer successivement dans un tiroir, un chapeau puis dans sa propre culotte. La souris verte est en réalité une métaphore. Elle fait en effet référence à un soldat vendéen – surnommé à l’époque « souris verte » – traqué, capturé puis torturé par les Républicains jadis, pendant la Guerre de Vendée. Une comptine qui retrace donc toute l’horreur d’une scène de torture.

Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés

Pour comprendre le sens caché de cette comptine, il faut faire un léger retour historique. Au XVIIIe siècle, la prostitution est une chose usuelle notamment dans les maisons de passe qui arboraient une gerbe de laurier au-dessus de leur porte. Le Roi Louis XIV décide cependant d’y mettre un terme pendant son règne et donc demande la fermeture des maisons closes afin de lutter notamment contre la propagation de maladies qui affectent plus particulièrement les ouvriers œuvrant dans ses jardins, à Versailles. La comptine avec ses paroles sans équivoques « nous n’irons plus aux bois, les lauriers sont coupés » puis « entrez dans la danse, voyez comme on danse, chantez, dansez, embrassez qui vous voudrez » est en fait un signe de contestation à l’encontre de cette décision royale. Il ne s’agit donc pas de vanter les vertus d’une balade en forêt pour aller y cueillir des fleurs, mais plutôt d’inciter au libertinage.

Il court, il court le furet

Dans ce cas précis, il s’agit d’une contrepèterie, de permutation de lettres ou de syllabes pour cacher un mot, au sens radicalement opposé. Cette comptine remonte à la Régence exercée par Philippe d’Orléans un brin volage avec la gent féminine. Ses airs innocents n’en sont donc pas et, remise dans son contexte de l’époque, la comptine est de suite plus grivoise : « il court, il court le furet » devenant alors « il fourre, il fourre, le curé ». Un jeu de mots qui fait état de la personnalité sulfureuse de ce dernier.

Il pleut, il pleut bergère

Tirée de l’opéra-comique de Fabre d’Églantine – Laure et Pétrarque en 1780 – cette comptine aurait été reprise le lendemain de la prise de la Bastille. La bergère fait en fait référence à la reine Marie-Antoinette, qui était connue pour jouer à la bergère dans son hameau à Versailles. La cour est alors symbolisée par les « blancs moutons » en allusion aux perruques poudrées des nobles de l’époque, et « l’orage » n’est qu’une prédiction de la Révolution qui menace et grandie à Paris.

Au clair de la lune

Ah ce cher et tendre Lubin qui s’en va chez Pierrot afin de raviver sa chandelle morte, qui s’est éteinte ! Cette comptine qui date semble-t-il du XVIII° siècle, parle en réalité de sexe. En effet, il n’était nulle question d’une vraie bougie, mais bel et bien du phallus de ces messieurs. Et, le fait que la bougie soit morte est une sorte de métaphore pour parler des problèmes liés à l’érection et au désir sexuel. D’ailleurs, « battre le briquet » est une expression ancienne qui signifie « avoir des relations sexuelles ». Un sens caché sans équivoque dans tous les cas, au regard de la dernière phrase : « ce qu’ils ont fait ne regarde que les grandes personnes, merci bien ».

À la pêche aux moules

Bien loin de retracer un moment en famille sur les rivages ensoleillés bretons à la recherche de moules, cette comptine parle en fait de la perte de la virginité féminine. Et, sous ses airs innocents, la chanson aborde également le thème du viol. Une comptine écrite pour mettre en garde les jeunes filles naïves de l’époque sur les mauvaises attentions de la gent masculine.

Il y a aussi ‘Il était un petit navire’ qui parle de cannibalisme dans la marine, ‘La légende de Saint-Nicolas‘ où des enfants sont transformés en jambon par un boucher, ‘Jean petit qui danse‘ qui retrace le supplice de la roue au Moyen-âge, ‘Il était un p’tit cordonnier‘ qui est une ode à la maltraitance conjugale ou encore ‘Jeanneton prend sa faucille‘ qui fait l’éloge de relations consenties à plusieurs sans oublier ‘Savez-vous planter les choux’ qui est un éveil à l’acte sexuel et bien d’autres. Dans tous les cas, les comptines françaises les plus célèbres qui ont jalonné notre enfance ont un sens de l’histoire bien loin d’être à la portée de nos chères têtes blondes. Arborant tour à tour, la torture, les actes de violence, l’adultère, la misère, le cannibalisme, la pauvreté notamment, elles sont du coup, bien moins joyeuses.

Même si les comptines et les jeux vocaux jouent un rôle affectif, sécurisant, socialisant, sollicitent la mémoire et familiarisent l’enfant avec le langage oral et écrit, mieux vaut au préalable les déchiffrer et éviter de les inculquer. Finalement, au bout du compte, dans le cas des poupées sexuelles, le message est bien plus clair et sans aucune ambiguïté !

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